"Qu’as- tu fait de ton frère ?"



Posée à l’égard du difficile discernement concernant les embryons congelés, cette question au passé contient aussi en elle le présent et l’avenir : qu’avons-nous donc fait, en effet, au passé, de ces frères démunis pour arriver à l’éprouvante situation d’impasse dans laquelle nous nous trouvons avec eux, et que bien des couples ressentent comme une blessure ? Que faire aussi maintenant de ce peuple silencieux ? Et comment envisager leur avenir à chacun ainsi que le nôtre vis à vis d’eux et de ceux qui, encore, pourraient venir :


Dès sa base, cependant, la nécessaire réflexion morale à ce sujet semble ardue. Elle pourrait s’effectuer de manière plus équilibrée et plus ajustée s’il fallait évaluer le cas d’un nombre donné d’embryon congelés, supposant que d’autres ne s’y ajouteront pas. Or cette situation injuste, toujours incluse dans une mentalité abortive générale, ne cesse de se développer et le nombre d’embryons de s’accroître. Le vocabulaire aussi, d’ailleurs, comme souvent, est injuste et trompeur. On parle d’embryons "surnuméraires", laissant entendre par là leur caractère indésirable ou du moins indésiré, et faisant surtout appel à un référent fluctuant et flou : à quel "nombre", en effet, fait référence ce "surnuméraire", et à qui revient donc d’évaluer la bonté de ce nombre ? N’ayant donc pas immédiatement prise sur l’ensemble de ce phénomène culturel, scientifique, politique et financier, le moraliste devra peut-être faire "comme si" la situation d’impasse des embryons congelés était un élément fixe à évaluer, et il cherchera une réponse. La meilleure. Car il est toujours possible de faire le bien.


A défendre la vie, on pourrait d’abord songer à trouver des couples "adopteurs" pour implanter les embryons, une fois décongelés, chez des mères qui trouveraient par là un remède apparent à une possible stérilité. Quelque chose retient toutefois immédiatement la conscience face à cette première solution, et l’on sent bien, sans pouvoir parfois clairement l’exprimer, qu’elle ne convient pas. (Les demandeurs, d’ailleurs, sont peu nombreux). S’il est question de défendre la vie, en effet, c’est au nom du respect du à la personne humaine dés les premiers instants de sa conception. Or n’appartient-i1 pas justement à la dignité de l’enfant de recevoir la vie, de croître et de naître d’un acte d’amour de ses propres parents ? De même qu’il appartient à la dignité des époux de n’être parents que dans un acte d’amour propre, l’un par l’autre et l’un avec l’autre. Le don de la vie et le don de l’amour sont, dans les époux, corporellement liés. C’est la nécessaire grandeur et l’incontournable dignité de l’homme de donner et de recevoir la vie dans un acte d’amour. L’amour se donne dans des libertés, c’est-à-dire dans des corps. Il y aurait donc une offense douloureuse faite à cette triple dignité de l’homme (celle de l’enfant, des époux et des parents) dans l’intrusion d’un tiers scientifique qui loin de le servir, supplanterait au contraire l’acte conjugal et le don qui peut y être fait ou reçu...


On a donc pensé devoir laisser où ils sont ces embryons congelés, et ne plus les toucher. Car il faut bien reconnaître l’absurdité terrible de cette impasse et avoir ainsi à cœur de ne pas ajouter un mal à un autre mal. Celui de leur mort à celui de leur congélation "nécessaire". Peut-être y a-t-il donc une humilité à avoir face à notre injustice ; une impuissance à reconnaître quant à ses conséquences ; et un souci de ne rien faire qui puisse l’accroître plus encore. C’est ainsi que cette foule de petites victimes qu’il convient de ne pas toucher peut nous être donnée également, a-t-on lu, comme un mémorial et un signe fort pour notre temps, criant silencieusement la malice de l’erreur ou du péché de l’homme, et invitant ainsi à une distance silencieuse et respectueuse, de même qu’ à une prise de conscience toujours renouvelée. Toutefois, s’il est vrai que tous ceux qui y sont passé ont été saisi par le mémorial des enfants de la Shoah, à Yad Vachem, et que s’y impose un silence religieux et terrible, il ne peut être véritablement question de mémorial dans le cas présent des embryons congelés. Là il est question de morts dont la mémoire, immense, est honorée, et ici d’êtres vivants sur cette terre. Certes, la temporalité dans laquelle sont placés les embryons congelés n’est pas le même que la nôtre, mais dans le temps retenu qui est le leur, ils vivent. Et il apparaît alors au moraliste que dans la situation présente, à l’opposé d’une distance respectueuse, c’est une offense et une violence qui ne cessent d’être faites à ces vivants, figés artificiellement dans un désert de froid. Nous ne cessons de violer leur dignité en ne cessant de les laisser ainsi. En outre un mémorial de vivants ne semble en aucun cas soutenable... ni par la raison, ni par la charité.


L’autre réponse, la meilleure peut-être, est donc d’envisager de retirer les embryons du froid dont ils sont captifs. Non pas de les détruire dans leur état actuel, mais bien de cesser de les maintenir en vie artificiellement, ce qui est différent. Nul, en effet, n’est tenu à des moyens extraordinaires pour maintenir en vie quelqu’un, et l’on peut sans hésiter considérer dans notre cas l’azote liquide comme un moyen extraordinaire. Il n’est pas alors question d’ajouter un mal à un autre mal, mais d’interrompre un excès, de sortir d’une impasse, et de laisser ces embryons qu’aucune mère ne portera, s’endormir dans la mort, qui n’est pas l’horizon ultime de l’homme. Qu’ils entrent donc dans l’éternité pour laquelle ils sont faits, puisqu’on les prive du temps et de l’histoire dans lesquels ils ont été conçus.


Outre ces trois cas évoqués, aucune solution ne semble envisageable. Une quatrième option s’est pourtant présentée, bannie sans délai par la raison et la morale, celle d’utiliser ces embryons à des fins de recherche. Cette perspective emplit d’horreur celui qui tâche de défendre l’homme de lui-même et de sauver sa dignité. Nier la grandeur et la dignité de l’origine de l’homme dans l’irrespect des embryons congelés n’est pas seulement attenter à autrui mais entrer bien sûr aussi dans une logique autodestructrice et suicidaire. C’est blesser sa propre origine, nier le respect de son corps et éteindre le sens des générations et de l’histoire. C’est sans aucun doute aussi atteindre Dieu dans le don qu’il fait de la vie et dans l’amour éternel qu’il a pour chacun, "avant même de te former au sein maternel, je t’ai connu..." (Jr 1,5). Cette ultime réponse est inacceptable, elle ne respecte ni l’homme qui la choisit, ni l’embryon qui la subit, et c’est celle-ci pourtant qui aura retenu l’attention quasi unanime des gouvernements... motivés sans doute aussi par d’autres perspectives que celle du bien commun. Et voici donc qu’on tâche de détourner encore, sur cet horizon, la vérité du langage : certains parlent aujourd’hui des "cellules de l’espoir", sans doute pour masquer d’une illusion philanthropique la honte consumante d’être une civilisation, la première, qui congèle et détruit ses enfants...