L’amour et la vie sont des questions de vérité



Père Alain Mattheeuws s.j. - article paru dans le Bulletin Trimestriel de l’Association de la noblesse du Royaume de Belgique - n° 237 - janvier 2004 - p.70-94


A travers les médias et les nombreuses publications scientifiques, nous sentons depuis quelques années une accélération de l’histoire humaine et l’apparition de défis éthiques nouveaux et fondamentaux pour l’espèce humaine comme pour chacun d’entre nous.


Le plus souvent, nous sommes marqués par un débat ponctuel sur tel problème : les procréations médicalement assistées, le clonage, les travaux sur les cellules embryonnaires et les cellules souches adultes. La question surgit cependant dans notre contexte occidental marqué par des progrès scientifiques remarquables et anarchiques, un individualisme croissant, une importance démesurée accordée à l’économique, un processus de sécularisation notable en même temps qu’un retour à un certain religieux "sauvage".


Réfléchir à la loi ou à des repères éthiques stables n’est plus si aisé car le temps "occidental" semble balayer un horizon qui se voudrait encore en référence avec un Dieu créateur ou une "permanence de l’identité humaine". Les références éthiques et religieuses paraissent d’un autre âge ou peu adéquates. La mode est aux comités nationaux d’éthiques qui cherchent à situer les débats bioéthiques et à les remettre dans le jeu démocratique afin que chacun comprenne un peu mieux ce qui se passe. Il y eut des époques où l’Église avait moins d’autonomie que maintenant par rapport aux pouvoirs politiques. Les discours de Jean-Paul II depuis des années ont montré sa liberté de parole durant ses multiples périples face aux divers régimes politiques et aux situations sociales rencontrées. Cette liberté est une chance et un "signe des temps". Les appels à la paix, à la justice, à la fraternité peuvent retentir avec force et puissance. Qu’ils dérangent ou non, qu’ils soient entendus ou non, il reste que ces appels éthiques sont respectés, craints et estimés, souvent admirés.


L’Église peut librement, et avec un certain succès, s’engager pour les droits de l’homme. Cet appel moral spécifique de la mission de l’Église semble mieux accueilli dans ce domaine que dans les questions qui touchent la vie sexuelle et familiale, le respect des origines et de la fin de la vie humaine. Les résistances et les oppositions dans ce dernier domaine sont fortes. Les critiques comme les pressions sont nombreuses à essayer de diminuer l’influence des instances ecclésiales. Le message serait-il plus rude à comprendre et à vivre ?


Les obstacles ne sont-ils pas intimement liés à certaines idéologies politiques, culturelles et médicales qui mènent à marginaliser toute réflexion cohérente sur ces thèmes de la sexualité humaine, de la vie et de l’amour ? Ces points pourtant touchent tout le monde. La réalité d’un combat spirituel est nettement visible sur ces sujets aujourd’hui. Le message de l’Église paraît moins "écouté", moins "valide". Les enjeux ne sont pourtant pas minces et tous les baptisés devraient s’en rendre compte ! La vie et la mort s’affrontent à parts inégales en touchant l’homme de près. L’ampleur du phénomène de l’avortement et de la congélation des embryons en est une preuve. Les chiffres sont plus éloquents que les accidents mortels sur nos routes de vacances.


L’Église expose la cohérence de sa réflexion à partir de l’homme intégral et pour celui-ci. Si l’homme est aimé et respecté dans le plus et le plus pauvre, dans l’enfant et dans le vieillard, il pourra l’être sur toute la terre.


Ce principe d’universalisation n’est pas rien. Nous aurons à le garder toujours en mémoire. L’enjeu des débuts comme des fins de vie concerne toute l’humanité et la dignité personnelle de chacun d’entre nous.


Dans cet article, nous voudrions tout d’abord mettre en évidence des évolutions et « interpréter » les logiques qui sous-tendent les principales difficultés bioéthiques actuelles du début de la vie. Nous affronterons ainsi deux sujets brûlants : le clonage et le respect dû à l’enfant embryonnaire. Notre thèse est qu’un lien se défait à travers une abdication morale sur le sens des gestes à poser et à respecter au début et à la fin de la vie.


Dans un 2e temps, nous livrerons une méditation sur le statut de l’embryon en rappelant également les principales indications morales offertes par l’Église catholique à la réflexion de tout homme de bonne volonté et particulièrement aux chrétiens qui désirent rester fidèles au dessein du Dieu Père, Créateur et source de toute vie.


Une logique mortifère de dissociation. Le clonage et l’amour


1. La question posée Les découvertes scientifiques comme les recherches actuellement poursuivies mettent le thème du clonage en avant de la scène. Les questions surgissent de tous les horizons idéologiques. L’humanité est ainsi amenée à réfléchir sur ce qu’est l’homme et sur ce qu’il peut faire de lui-même. L’éthique est incontournable. Rappelons-nous d’abord que le terme de clonage et sa réalité biologique sont fort anciens : il recouvre des actes techniques différents. Quand nous parlons du clonage actuellement, c’est surtout dans l’univers des cellules embryonnaires (clonage thérapeutique) et dans l’horizon mythique du clonage d’un être humain (clonage reproductif). Du point de vue moral, en plus de l’intention qui guide celui qui réalise le clonage, il conviendra donc de différencier la qualité de l’acte en fonction de ce qu’il est. Comme acte technique, le clonage appartient au mouvement de maîtrise de l’homme sur le réel. Cette maîtrise n’est pas automatiquement bonne ou mauvaise : elle est qualifiée par le type de relation que l’homme pose ou veut poser avec l’objet ou le sujet qu’il désire maîtriser. La maîtrise peut être celle de l’artiste, celle du scientifique, celle du politique... Les diverses techniques du clonage participent de la maîtrise de l’homme sur le monde et sur lui-même. Il s’agit chaque fois d’une « science » qui lie le sujet au réel à travers une médiation de type rationnel et affectif. La distinction des méthodes et de leurs finalités nous permet habituellement de déterminer l’amplitude comme les limites de ces maîtrises. Nous le savons : la connaissance humaine peut et doit s’exercer sur tout l’ensemble du réel, du créé, mais elle reste soumise ou marquée par ce qu’elle considère. La connaissance d’une personne ne peut être identique à celle d’un pays. Dans les cas de clonages, ce point est encore plus délicat puisqu’il s’agit de l’homme et de découvertes récentes. Autre chose est de connaître les mécanismes de mutations des gênes ou de connaître une jeune fille ou de connaître un enfant qui nous est confié comme éducateur. Comment connaître et exercer une maîtrise humaine sur la vie, la vie humaine, la source de l’être humain et qui puisse rencontrer la profondeur et la densité de ce que nous espérons connaître en vérité ? Dit autrement, on ne connaît pas l’embryon humain comme une mécanique de voiture ou d’ordinateur.


2. Une histoire qui unit ou qui sépare. Dans les faits, le dynamisme bio-médical comme les désirs et les volontés humaines ont séparé ce qui était uni ou qui semblait devoir rester uni depuis des siècles pour le bonheur de l’homme. Au nom d’une certaine définition de l’amour, nous sommes passés de l’union sexuelle sans la procréation (dans les années 60) à la procréation sans l’union (années 80) . Aujourd’hui, nous réalisons avec le clonage humain de nouvelles séparations (1997) dans l’acte d’aimer. En effet, cloner, c’est faire advenir l’homme à l’existence non seulement sans relation corporelle ni sexuelle mais aussi sans relation parentale et filiale. Où se trouve l’amour ? Comment peut-il s’exprimer ? Faut-il élargir notre expérience et notre idée de l’amour pour accueillir ce type de nouvelles recherches ? Au nom de quel amour justifier ces actes de l’homme ?


Un amour de soi. D’un point de vue phénoménologique, l’intention la plus commune qui transparaît à travers cette technique est celle d’un amour narcissique qui est recherche de soi, d’une conjuration angoissée et exacerbée de la mort et du temps, d’une volonté de puissance qui devient main mise sur le vivant en sa source apparente. Les finalités médicales (sous l’apparence de la générosité et du combat pour la santé) masquent difficilement ces intentionnalités profondes. Et pourtant, les partisans du clonage n’ont pas tous des idées perverses. Le plus souvent, ils cherchent le bien de l’humanité. Le clonage à visée thérapeutique est la plupart du temps justifié par le désir de guérir autrui. L’homme d’ailleurs ne peut pas vouloir le mal ou se tromper sans trouver au moins un bien apparent à poursuivre ou un alibi. Les êtres humains ne sont-ils pas le plus souvent sincères et désireux de faire le bien ? Dans les débats de société qui surgissent depuis quelque temps, il y va de la vérité de l’amour humain tant dans son aspect anthropologique que moral et religieux. L’amour est-il radicalement narcissique ou bien est-il essentiellement ouverture à ce qui n’est pas lui, à ce qui est autre que lui ? La reconnaissance de l’altérité appartient-elle à l’essence de l’amour humain ? Reprise sous une formule, les thèses en présence - thèses qui révèlent les enjeux de ces nouveaux actes humains - pourraient être les suivantes : l’avenir, c’est moi ; ou bien l’avenir, c’est l’autre.


Et cet amour n’est pas une idée, un concept : il passe en effet par le corps humain, par le corps sexué. De plus, l’amour est toujours qualifié : il est fraternel, conjugal, parental, filial. Qu’en est-il de l’amour à la source de l’être humain ? Qu’avons-nous perdu ou que perdons-nous comme bien si précieux que nous cherchons tant à retrouver ?


L’amour et le corps


1. La personne en son corps. On ne change pas de corps comme d’un vêtement. Sans s’y réduire, personne n’existe sans un corps sur la terre. Le corps manifeste la personne : c’est aussi en son corps que l’homme se découvre distinct de l’animal. L’homme se sent toujours en même temps "corps parmi les corps" et "personne en son corps". C’est dans la solitude de son corps (et à travers les limites qu’il en perçoit) que l’homme se trouve distinct du monde qui l’entoure et qu’il l’appréhende. L’homme n’est pas en "fusion" avec les autres "corps" et les autres "objets" : il s’en distingue et cette prise de conscience l’individualise. Ces différences observées et éprouvées fondent sa singularité : le sentiment qu’il a d’être unique à ses yeux et aux yeux d’autrui.


Dans ces expériences qu’il fait de lui-même, l’homme s’éprouve différent des animaux, des autres, de Dieu. Il « fait corps avec son humanité » et comprend ainsi sa propre dignité. L’homme est une personne corporelle et un esprit incarné. Jean-Paul II exprime ainsi cette structure de la personne humaine en son corps : "La structure de ce corps est telle qu’elle lui permet d’être l’auteur d’une action typiquement humaine. Dans cette activité, le corps exprime la personne ; il est donc, dans toute sa matérialité (il forma l’homme avec la poussière du sol Gn 2,7), pénétrable et transparent, de manière à faire voir clairement qui est l’homme (et qui il devrait être) grâce à la structure de sa conscience et de son auto-détermination . Cette insistance sur le lien entre « corps et personne » est fondamentale pour réfléchir les questions morales propres à l’être humain. L’enjeu actuel de nombreux débats réside dans la manière dont nous pensons l’unité du corps humain et son lien particulier avec le statut personnel de chacun. L’amour passe par le corps qui en est un langage privilégié. Le don des corps dans l’intimité des organes qui conjoignent l’homme et la femme est un signe du don des personnes. L’acte conjugale n’est pas n’importe quel acte : il engage toute la personne. On peut certes dire son amour de diverses manières. Pourtant tous les gestes humains ne disent pas l’amour de la même manière. Certains gestes et paroles sont plus liés à la perfection de l’amour ; d’autres n’en expriment qu’une image ou une approche lointaine. D’autres encore ne font que « mimer » l’amour. La personne en vient parfois à "dire le contraire de ce qu’elle veut" par le corps : elle ment et son corps en témoigne. Ce que nous sommes, - liberté, conscience, amour -, notre personnalité en fin de compte, se dit toujours à travers notre corps, un corps "qui est singulièrement personnel et unique pour chacun".


2. Corps et sexualité : une histoire commune Si nous insistons sur cette notion du corps lié à la personne, c’est pour la distinguer de la sexualité et de son exercice. Le corps est lié plus radicalement que la sexualité à la réalité et à la prise de conscience de l’homme comme personne. L’Écriture sainte fonde d’ailleurs cette manière de voir la personne humaine quand elle fait précéder la prise de conscience par Adam de son humanité sexuée (homme ou femme) par la prise de conscience d’une solitude originelle. "Le fait, toutefois, que l’homme soit "corps" appartient à la structure du sujet personnel bien plus profondément que le fait que dans sa constitution somatique il soit aussi homme et femme . Une des conséquences de ces réflexions serait la suivante. Le corps manifeste par exemple dans l’acte conjugal la volonté de s’aimer qu’un homme et une femme se sont « dite » un jour et qu’ils veulent porter et assumer dans le temps et dans l’espace. Le corps est un espace d’union personnelle. Le corps intègre mystérieusement le temps : il se transforme avec le temps, il change avec les années, il entrera un jour "glorifié" dans l’éternité. Si donc l’amour doit intégrer l’espace et le temps, il le fait grâce au corps personnel de l’homme. Le corps permet de faire mémoire de l’amour qui a été promis et d’actualiser cette mémoire : il intègre la réalité du temps de l’homme, d’un projet de vie, d’une construction de la personnalité.


Dans l’acte conjugal, les corps des époux signifient que l’amour est offrande de soi, qu’il est un don mutuel de l’homme et de la femme telles qu’ils sont. Par contre, court-circuiter le corps d’autrui ou/et l’aimer sans son corps et ce que signifie son corps pour lui comme pour nous, c’est court-circuiter l’amour même. Ainsi, par contraste, on voit comment le clonage objective le réel d’une autre manière en l’idéalisant. Il change le rapport de l’homme au corps dans le surgissement d’un nouvel être humain. Ce n’est pas l’amour humain qui conjoint. Le corps personnel et l’acte sexuel ne sont plus utiles ni nécessaires. Au contraire, la parcellisation des parties en cause, des cellules somatiques et germinales, d’une matrice de substitution témoignent clairement d’un projet où le lien de la personne à son corps n’est plus différencié. L’exercice de la sexualité n’est plus à l’intime des corps qui ne font partie du processus que de manière extrinsèque. La connaissance personnelle des corps dans l’unité de l’homme et de la femme n’est plus voulue dans l’acte par lequel un nouvel être humain pourrait venir à l’existence.


3. L’amour sans le corps personnel


Or l’amour est un abandon à la réalité des corps, signifiant les personnes telles qu’elles sont, dans leur unité et leur singularité. Par le clonage, c’est le mystère du corps personnel qui est touché : le corps "originaire" et le corps "cloné". Le corps est-il le signe de ce que je me donne à moi-même ou bien le contraire ? Est-il le signe qu’autrui, dans sa différence corporelle irréductible, ne peut être possédé ultimement ou bien atteste-t-il que l’autre n’est qu’un pur objet du désir ou de la volonté de puissance ? En effet, quelle que soit la maîtrise de l’homme sur son corps, il ne peut le dominer entièrement. De même pour autrui. Le mystère du corps réside en partie dans cette constatation : comme tel, le corps n’est finalement pas un pur visible. Il ne peut pas faire totalement partie du monde extérieur et du domaine des sciences de l’observation. Il y a un "mystère" du corps, dirait le philosophe Gabriel Marcel. Cette tentative récurrente de mettre mon corps ou le corps d’autrui devant moi est une illusion : c’est une image que je dessine, que je construis ou que j’appréhende. Cette illusion n’est pas perçue par la plupart des techniciens. Croyant saisir le corps et désirant le posséder, ils blessent de fait la personne en dissociant son unité.


C. L’amour asexué et non-sexuel


1. La sexualité et l’enfant


Nous le constatons régulièrement : d’un point de vue biologique, la sexualité est une richesse et une étape importante dans l’apparition du vivant. Dans le monde du vivant, la nouveauté et les adaptations aux changements sont le fruit d’un mélange de patrimoine. La sexualité humaine participe du monde animal et en même temps le transcende. Sa richesse est issue non seulement de ses échanges biologiques, mais des significations personnelles que l’homme et la femme possèdent en soi et qu’ils parviennent à partager. La fécondité humaine est à la mesure de l’acte par lequel un enfant est nouvellement conçu : acte procréateur uni à la volonté divine du Créateur. Quelle que soit la manière dont il est conçu, l’enfant a droit à un respect absolu pour ce qu’il est. Le berceau de sa conception, - l’acte conjugal -, conditionne cependant son identité personnelle et la conscience qu’il en a. L’acte personnel qui préside à la conception de l’être humain dit la vérité de l’amour dont il est issu et dont il pourra faire mémoire pour se trouver et se définir lui-même par la suite. La sexualité, liée au corps, est un langage. Elle est le langage adéquat, - à respecter -, pour faire advenir l’humain à lui-même. L’homme dans sa masculinité et la femme dans sa féminité, forment le berceau personnel de tout nouvel être humain. Ce dernier ne surgit pas de n’importe quel acte de l’homme. Il convient qu’il soit conçu d’un acte d’amour, personnel, conjoignant la différence la plus radicale en humanité : la différence homme-femme. Le sexuel symbolise la différence. Égalité fondamentale de l’humain au sein d’une radicale différence, la relation homme-femme qui s’engage dans l’union sexuelle dit aussi comment l’humanité peut assumer les différences dans la quotidienneté des jours.


2. L’amour dans le temps


Si cette relation est pénétrée d’amour, elle dit comment l’amour surmonte l’altérité radicale du monde des personnes et les met en communion. Un tel amour, traduit dans et par la sexualité, donne d’interpréter paisiblement le mystère du temps pour chaque être humain. De quel temps sommes-nous ? Dans quelle génération nous reconnaissons-nous ? A quelle époque de l’histoire humaine appartenons-nous ? De quelle histoire sommes-nous responsables ? Pour se trouver, l’homme doit dire le temps qu’il est, la génération à laquelle il appartient et il convient qu’il s’offre comme tel à autrui. Le passé comme l’avenir se condensent toujours dans la parole présente d’une personne. Or cette différence est signifiée par l’homme et la femme qui conçoivent de leur chair. Ils se conjoignent et dans cette communion, ils prennent le temps de se reconnaître comme père et mère. L’enfant un jour peut ainsi découvrir dans l’amour qu’il n’est pas à l’origine de lui-même, matériellement et spirituellement. L’assomption de cette limite est rendu possible par un amour généreux qui est tissé de communion et de différence. La compréhension heureuse du temps qu’il est et qui lui est donné lui est offerte gratuitement par la filiation sexuée et sexuelle.


3. Le visage du clone


Le clonage détruit ces significations de la sexualité humaine. De manière particulière, il dit le contraire d’un amour qui puisse assumer les différences les plus radicales : différences morphologiques, différences ontologiques. L’altérité n’y est plus signifiée dans un corps personnel et dans des actes appelés à dire l’amour. Or c’est de l’altérité que se nourrit l’amour personnel. Du semblable au même, la vérité de l’amour qui se confronte et se féconde d’altérité, est blessée. Et combien même il resterait certaines différences (ne fut-ce que biologiques ou acquises par l’éducation), elles seront éprouvées dans la violence d’une volonté qui aspire à réduire l’humain à son désir unique ou à son apparence propre (corporelle ou sexuelle). Malgré les apparences qu’il donnera de lui-même, l’être humain cloné apprendra la différence qu’il est à travers une violence qui touche son corps, son sexe, son visage . Les limites qu’il éprouvera dans la connaissance de lui-même comme dans la découverte de son identité, ne seront pas fondées sur un acte d’amour conjugal qui différencie dans la communion. En d’autres termes, la procréation n’est plus enracinée dans les modalités personnelles de l’être humain (masculinité et féminité), l’union de l’homme et de la femme n’est plus fondatrice de l’identité corporelle et sexuée du nouveau. Comment donc l’enfant, - le petit de l’homme -, pourra-t-il s’éprouver comme donné librement à lui-même et destiné à se donner librement à autrui en respectant et en aimant la différence qu’il est ?


L’amour sans père ni mère, sans fils ni fille


Ne serait-ce pas une première conclusion ? En effet, le clonage s’oppose directement à un désir originaire de l’homme : celui d’être conçu et de naître d’un geste aimant d’un homme et d’une femme, d’une décision libre et aimante située dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire dans la chair. Cet amour espéré ne peut pas être une pure identification de soi à soi d’un homme ou d’une femme. Il ne peut pas être identifié ou réduit à un projet parental ou socioculturel. Il n’est pas construction a priori d’un être à l’image de soi. Il n’est pas circularité espérée d’un temps qui ne change pas entre le père et le fils. Il n’est pas un amour qui en arrive à nier les générations et à télescoper le temps. Si l’être humain a besoin pour se trouver d’une image paternelle et maternelle, s’il a besoin d’un amour qui différencie et d’un amour dont il perçoive le sens et les effets, comment peut-on poser dès l’origine les actes mêmes qui nient cette identité personnelle et la réduise à une apparente copie corporelle ou à une construction génothèque et/ou phénotypique ? Plus profondément, l’être humain ne désire-t-il pas être conçu et désiré sur terre comme il pressent qu’il l’est par son Dieu, par le Dieu Créateur et Père qui aime tout homme comme il aime son enfant ? Ce qui fonde l’identité de l’homme, nous le savons, c’est d’être à l’image et à la ressemblance de Dieu (N 1,27). Peut-être est-ce la cause de la révolte ou la crainte sourde que nos contemporains ressentent face aux techniques nouvelles ! Au fond d’eux-mêmes ne veulent-ils pas ressembler plus à Dieu qu’à l’image mimée qu’un autre homme veut leur imposer a priori en *les jetant dans l’existence humaine ? A la question de Jade : Frère Michel, c’est quoi aimer ? Celui-ci répond : C’est avoir envie de faire plaisir rien que pour le plaisir de faire plaisir ... Gratis pro Deo ? Je lui ai dit. Bravo ! C’est exactement ça : pour l’amour de Dieu. Ce que tu dois aimer dans l’autre, ce n’est pas son reflet, ce n’est pas le reflet de toi-même, c’est le reflet de Dieu. II. Le nœud du respect : l’enfant embryonnaire Parler de notre origine commune et de ce qui fait le mystère de notre « venue au monde » est incontournable dans une réflexion bioéthique. L’enjeu à l’origine définit une certaine manière d’aborder notre propre vie et la vie d’autrui. On le sait : le statut de l’embryon est un sujet controversé et qui fait l’objet de nombreuses réflexions et débats.


Dans le concret, nous avons à passer à l’acte : quel respect, quelles attitudes pratiques, quels appels surgissent de l’existence de l’enfant nouvellement conçu ? Nous désirons traiter de l’attitude éthique et religieuse face à l’embryon. Le respect qui lui est dû, se fonde sur son origine humaine même énigmatique (I). La position du Magistère est très claire à ce sujet (II). Une réflexion théologique personnelle peut donner à penser (III). A. L’énigme de l’origine Grâce aux recherches scientifiques, particulièrement bio-médicales, nous avons un grand nombre de données nouvelles sur l’avènement à l’existence de l’être humain, sur ce qu’est l’embryon, sa constitution, les phénomènes qui président à sa croissance. Même s’il nous est possible de dissocier la conception de l’embryon de l’acte conjugal, nous percevons intuitivement combien le berceau de l’être humain ne peut pas être n’importe quel acte. La conception et la croissance de l’être humain appartiennent à l’ordre de l’agir de l’homme. Les questions éthiques y sont posées avec acuité. Elles nous renvoient aussi à ce que nous sommes et désirons devenir dans le respect de l’humanité que nous partageons avec les autres. Nous avons tous été un embryon humain. Si les observations scientifiques se font de plus en plus précises, elles sont appelées à éclairer nos jugements et ne peuvent se substituer à des réflexions éthiques et religieuses. Définir l’humain n’appartient pas à l’ordre scientifique. Réfléchir sur ce qu’est un individu, une personne, un acte créateur est de l’ordre éthique, philosophique et religieux. La définition de l’homme est à la mesure de ce qu’il est dans toutes ses composantes. Les connaissances que nous avons de l’embryon peuvent laisser ouvertes certaines options : les caractéristiques de l’individu, l’identité entre l’individu et la personne, le refus ou l’acceptation du concept de personne potentielle, le moment précis de l’acte créateur divin. L’embryon humain est de notre espèce et nos observations doivent s’approfondir : il n’a pas encore livré tous ses secrets. Peut-être n’est-ce d’ailleurs pas à nous de déterminer ce qu’il est ni le moment précis de son avènement à l’existence ? Il nous suffirait de le reconnaître et d’observer un faisceau d’indications visibles. A supposer que l’on ne tienne pas l’animation immédiate de l’embryon, c’est-à-dire la présence de l’esprit ou de l’âme, dès le premier instant, on ne pourra nier que le préembryon ou l’embryon humain est une « personne potentielle », selon les mots du Comité national français de bioéthique (1986), une personne en devenir. C’est cette personne en devenir que l’on veut aujourd’hui « utiliser », dans un processus qui lui donnera la mort, à des fins de recherche scientifique. Qui ne voit que l’on cède ainsi à une idolâtrie du progrès scientifique ? En fait, de quels enjeux financiers et de quelles compétitions de prestige (universitaires, nationales, pharmaceutiques, ...) ne se rend on pas esclave ? Cette réduction de l’humain à l’état de matériau biologique contient en germe un totalitarisme eugénique qui se déploie déjà dans les derniers développements du clonage . Son caractère énigmatique et son apparence qui nous déconcertent encore ne peuvent cependant pas être un alibi pour nier sa dignité et risquer sa destruction unilatérale. Sur une question aussi grave, la sagesse humaine nous éclaire par ce dicton : dans le doute de fait, abstiens-toi. Ce principe de protection est la mesure de la gravité de la question. Comment penser en effet qu’un embryon puisse devenir un homme s’il ne l’est pas à l’origine ? Ce qu’il est, ne l’avons-nous pas tous été ? Les critères qui définissent des moments adéquats à cette reconnaissance appartiennent tous à une vision réductrice du temps. Ainsi s’il y a questions et doutes sur le statut de l’embryon, il ne peut pas en fait et donc en droit se résoudre au désavantage de ce dernier. Dans une question de doute de fait, la prudence impose à la conscience de plaider pour le respect maximum : on ne tire pas dans les broussailles si on pense que ce qui bouge pourrait être un homme. Si l’on se met au point de vue de la foi chrétienne, les choses sont plus criantes encore. Tout embryon, dans les apparences qu’il nous donne de lui-même ou que nous parvenons à connaître de lui à notre époque, est en effet le terme d’un acte créateur de Dieu.


Dès qu’apparaît un embryon humain, apparaît le dessein de Dieu créateur d’une personne humaine. Cette volonté de Dieu doit être respectée. Dans le respect inconditionnel du statut de l’embryon se joue pour les chrétiens le respect de l’œuvre créatrice de Dieu. De plus tout homme est créé dans le Christ (He 1,2). Il est appelé à être dans le Fils Unique. Ce statut d’enfant de Dieu, reconnu par la foi, confirme l’amour personnel qui lui est dû par ses parents et par tout homme. B. L’appel de la réflexion catholique La doctrine de l’Église catholique au sujet de l’embryon humain est présentée et argumentée dans deux documents principaux : l’Instruction Donum vitae (DV) de la Congrégation pour la Doctrine de la foi (1987) ; l’Encyclique Evangelium vitae du Pape Jean-Paul II (1995). Nous résumons dans ce qui suit ces deux documents. 1. Le principe moral fondamental est exprimé dans DV I,1 : "L’être humain doit être respecté - comme une personne - dès le premier instant de son existence". "Dès que l’ovule est fécondé, se trouve inaugurée une vie qui n’est ni celle du père ni celle de la mère, mais d’un nouvel être humain qui se développe par lui-même. Il ne sera jamais rendu humain s’il ne l’est pas dès lors. A cette évidence de toujours la science génétique moderne apporte de précieuses confirmations. Elle a montré que, dès le premier instant, se trouve fixé le programme de ce que sera ce vivant : un homme, cet homme individuel avec ses notes caractéristiques déjà bien déterminées" (DV I, 1). Les récentes acquisitions de la biologie humaine ont reconnu que dans le zygote dérivant de la fécondation s’est déjà constituée l’identité biologique d’un nouvel individu humain. Le Magistère de l’Église ne s’est pas prononcé sur une doctrine philosophique du moment de l’animation. Il pose cependant la question ; "Comment un individu humain ne serait-il pas une personne humaine ?" (DV I, 1) et il tient, du point de vue moral ou éthique, que le produit de la conception humaine exige le respect inconditionnel moralement dû à tout être humain. Dès ce moment, on doit lui reconnaître les droits de la personne parmi lesquels, en premier lieu, le droit inviolable de tout être humain innocent à la vie. Puisqu’il doit être traité comme une personne, l’embryon devra être défendu dans son intégrité, soigné et guéri dans toute la mesure du possible, comme tout autre être humain, dans le cadre de l’assistance médicale. C’est un patient à traiter comme tout homme mérite de l’être.