Clone ou enfant ?



J.-M. DELASSUS et K. PAPILLAUD - Paris - Dunod - 2003*


« Allons-nous longtemps continuer à faire des enfants ? » Telle est l’une des questions cachées par la médiatisation et les débats sur le clonage. Les auteurs nous offrent, dans une écriture et un dialogue limpides, une réflexion profonde sur les enjeux fondamentaux des nouvelles techniques de production. Ce livre engagé fait appel au bon sens humain, à des développements psychologiques d’une grande finesse, à une argumentation serrée pour montrer qu’un « clone n’est plus un enfant » : « un enfant est un semblable, mais ce n’est pas un même, un identique à soi » (p.134).


Un premier chapitre plus descriptif rencontre la réalité du clonage dans ses aspects utilitaires (applications dans diverses techniques) avant de rendre compte des objections les plus communes (biologiques, religieuses, éthiques, juridiques), de souligner l’aliénation et l’impensé qui le sous-tend (fabrique d’objets, faux désirs d’enfant, logique émotionnelle, économique, scientifique). Le chapitre central développe la réalité de manière prédictive (un clone sera-t-il humain ?) et dénonce les leurres de l’expérience comme de « l’esprit du clone ». Quelle est sa visée sinon celle d’être un « miroir vivant » qui symbolise « le refus de la différence de l’autre » et espère de manière illusoire en « l’impossible altérité du même » ? On rêve d’un clone de remplacement, d’un remède à la stérilité, d’une ouverture pour l’homoparentalité… Ces rêves permettent ou ne construisent qu’un « superclone » de soi, investi dans l’autre et qui mène à un nouvel esclavage. « Celui qui veut reproduire son moi est pris dans le dilemme de supprimer le clone ou de se tuer lui-même. La personne qui veut remplacer un être perdu par l’existence d’un clone fait disparaître le disparu à jamais ; et c’est comme un meurtre qui n’a pas encore son nom. Le clone destiné à pallier des problèmes de stérilité fait éclater la famille dans laquelle il est appelé. Cet échec n’épargne pas davantage les couples homosexuels. Enfin, les manipulations génétiques en vue d’obtenir ce que nous avons appelé un « superclone » préfigurent la création de l’inhumain » (p.127). Notons combien l’argumentation prédictive est fondée en raison sur des observations cliniques et psychologiques. Le clone est dangereux ! Le dernier chapitre énonce « l’interdit du clone ». S’il est dangereux, ce n’est pas encore à cause des débats actuels qui en délimitent les limites et énoncent les angoisses des uns et des autres. La vraie tragédie du clone est ailleurs pour la pensée et l’espèce humaine. L’introduire dans notre univers et notre pensée, c’est faire éclater les liens humains : le clone est inhumain en soi, mais de plus il rend inhumain. Ainsi y-a-t-il abus de langage en parlant de lui comme un « enfant » ou en décrivant une vraie parenté dans ce processus : « les biotechnologies peuvent donner corps au fantasme sans pour autant donner réellement corps à un enfant » (p.133). Si nous voulons un clone qui n’est qu’un « objet du moi », ce clone, « c’est l’enfant qui ne peut pas être reconnu semblable » (p.137), qui est un même que moi dans ce que je suis devenu et non pas dans mon innocence de l’origine. L’auteur conclu en soulignant les frontières et les méprises du désir. « Le désir se représente plus qu’il ne se réalise » (p.154). Tout désir n’est pas appelé à se réaliser. Au contraire, il y a des désirs dont la réalisation est mortelle pour l’homme. L’interdit du clone est comparable à celui de l’inceste : il « outrepasse les limites du désir possible » (p.158). « Faire un autre à partir de soi-même, ou un autre qui appartienne à soi parce qu’on l’a fabriqué, représente les deux formes majeures de l’interdit du clone » (p.158). Plaidoirie pour le respect de cet interdit dont il met la substance en évidence, la conclusion est claire : « Au cœur du clone, il y a la mort . Non pas la mort inéluctable d’un vivant, mais la mort par impossibilité progressive de vivre » (p.159). Nous avons voulu souligner l’originalité de la thèse défendue sans la juger du point de vue des observations cliniques et de la méthode utilisée. Il ne s’agit pas d’un traité de théologie, mais le matériau apporté ne peut laisser les moralistes indifférents. Les sciences humaines et expérimentales apparaissent ici comme des alliées d’une réflexion fondamentale sur le sens de la vie et sur la définition de l’homme. C’est la richesse dont un théologien devrait prendre conscience. Méditons ces dernières paroles : « L’enfant ne provient pas de la pensée, sauf si elle s’abandonne à la chair, si elle se fait chair. (…) toute ouverture de l’esprit à la chair le conduit jusqu’à la source où se fait la vie. Et la vie revient à la chair. (…) La vie revient à la chair bien qu’elle soit devenue esprit. (…) L’union des chairs sert à rêver et, par là, de là, naissent les enfants. L’effondrement de l’homme viendrait de ce qu’il ne se ferait plus par la chair, par ce moment d’union où les chairs refont la substance même de l’esprit » (p.164).