Les Hommes aussi s’en souviennent.



De Simone Veil. Discours du 26 novembre 1974, suivi d’un entretien avec Annick Cojean. Stock. 118 p.*


Dans un livre d’entretien avec notre collaboratrice Annick Cojean, Simone Veil se souvient du contexte et des débats féroces qui ont entouré le vote, le 20 décembre 1974, de la loi sur l’avortement.


En Angleterre, en Suisse, aux Etats-Unis, on parlait depuis longtemps déjà des techniques de birth control. La pilule était inventée, l’idée d’une maîtrise et d’une planification des naissances faisait son chemin. (...) Mais la France paraissait bloquée. -Comment expliquez-vous ce retard ? -Pendant longtemps, l’explication fut surtout le poids de l’Eglise et de la tradition. Mais je me suis surtout rendu compte, à l’arrivée de la pilule, que le débat autour de la contraception perturbait bien davantage les hommes que la question de l’avortement. Comment dire ? La contraception était en fait une révolution dans l’histoire de la maternité : "Un enfant quand vous voulez"... C’était incroyablement nouveau. Avec la pilule, la femme acquérait de l’indépendance, devenait maîtresse de la procréation, programmatrice de la naissance sans même que l’homme le sache. -Voilà le grand tournant dans l’histoire des hommes et des femmes ! Voilà la vraie rupture par rapport à ces millénaires pendant lesquels c’est l’homme qui était le maître de la procréation. Beaucoup d’hommes se sont soudain sentis frustrés, dépossédés, anxieux. On les privait de leur virilité ! Cela leur paraissait inimaginable. Il est d’ailleurs symptomatique que la loi de 1967 libéralisant enfin la contraception ait été issue d’une proposition de loi déposée par un député - Lucien Neuwirth - et non d’un projet du gouvernement. Elu, Valéry Giscard d’Estaing se prononce clairement pour une libéralisation de l’avortement et impose la réforme à son premier ministre, Jacques Chirac, qui y est hostile. Lorsque celui-ci vous téléphone pour vous proposer le portefeuille de la santé, cela sous-entend-il la gestion du dossier avortement ? -Non, pas du tout. C’était le garde des sceaux qui avait préparé le précédent projet de loi. Je n’avais donc aucune raison de penser que cela incomberait au ministre de la santé. C’est Michel Poniatowski, mon prédécesseur, qui m’en a parlé, lors de la passation des pouvoirs. Il savait que je m’intéressais particulièrement à la question. "Il est urgent de légiférer, m’a-t-il dit, sinon vous risquez un beau matin de surprendre un avortement sauvage pratiqué dans votre propre bureau !" (...) - Source : Le monde