L’autonomie brisée, bioéthique et philosophie

lundi 22 septembre 2014


Corine Pelluchon - Presse Universitaire de France - Collection "Léviathan" - 2009 - 328 p.


L’utilisation d’embryons pour obtenir des cellules souches, les décisions relatives aux greffes d’organes, l’usage des tests génétiques suscitent une multitude de débats au cœur du temps présent. Bien d’autres dossiers s’y ajoutent - clonage, mères porteuses ou bien euthanasie, la liste n’est pas close... - pour former ce vaste domaine nommé, depuis les années 1980, "bioéthique". Tout le monde sait que des interrogations philosophiques fondamentales s’y profilent. Car les biotechnologies pouvant désormais intervenir dans la matière vivante et modifier génétiquement les organismes, au risque de bouleverser les filiations, elles nécessitent de repenser à nouveaux frais la définition de l’humain, et ce qu’on appelle sa "dignité".


"Un véritable laboratoire"
Ce travail nécessaire, peu de philosophes s’y attellent réellement. Certes, les discours éthiques prolifèrent, mais ils demeurent pour la plupart à la surface. C’est pourquoi il convient de souligner l’importance et l’intérêt du vaste chantier ouvert par l’auteur. A ses yeux, il est indispensable "que la philosophie s’empare plus radicalement qu’elle ne le fait de ces questions qui touchent les racines de notre compréhension de nous-mêmes et affectent toutes les dimensions de l’existence humaine, privée et publique, corporelle et spirituelle." Au lieu de constituer une sous-spécialité, la bioéthique"peut êtreun véritable laboratoire où le philosophe élabore les outils conceptuels de l’éthique et de la politique de demain."
Au premier abord, voilà qui paraît extraordinairement ambitieux. Mais, en avançant dans la lecture de L’Autonomie brisée, on se convainc que cette philosophe a entamé un travail qui va compter. Conjuguant une critique mesurée de la pensée libérale, une expérience vécue de la pratique hospitalière, un enseignement de l’éthique médicale dispensé à l’université de Boston, Corine Pelluchon parvient à tenir ensemble des fils généralement disjoints. Elle connaît avec exactitude les dossiers médicaux et les techniques en évolution et, surtout, elle fait le lien avec les questions les plus fondamentales de la philosophie politique comme de l’ontologie. Bien que ses résultats ne soient que provisoires, ils valent d’être connus.
Ses analyses s’organisent sur deux versants. Le premier souligne les impasses des débats actuels. Pour l’auteur, il ne suffit pas de cantonner la réflexion au seul registre de l’éthique procédurale ; il faut aussi dépasser l’affirmation religieuse du caractère sacré de la vie, qui ne peut fonder une politique démocratique. Cette double critique, dont l’argumentation détaillée ne peut être résumée, débouche sur la nécessité d’élaborer les choix de société que les politiques médicales impliquent, et de placer au cœur des politiques publiques "l’interrogation philosophique sur la condition humaine".
Le second versant du livre commence à dessiner une réponse à cette interrogation. Alors que la conception usuelle de l’autonomie du sujet (ou du patient) suppose qu’il soit en possession de toute sa raison, et donc doté de la capacité de s’exprimer et de juger, l’accent est mis ici sur les fractures et les éclipses de cette autonomie. Comment prendre en compte les personnes atteintes de maladies dégénératives, le "cogito brisé"des déments, les paroles impossibles et absentes, les mémoires perdues ? En d’autres termes : comment inclure dans une éthique ces vivants qui ne sont pas encore des personnes, ou qui semblent ne plus en être ?
La solution vers laquelle se dirige Corine Pelluchon se trouve dans une "éthique de la vulnérabilité" inspirée de la pensée d’Emmanuel Levinas, mais étendue jusqu’aux animaux, dépourvus de visage. "Je suis responsable de tout être sensible" constitue la maxime de cette éthique. Elle devrait certainement susciter des discussions. Voilà donc une oeuvre dont on ne fait que commencer à parler.