A qui appartient le corps humain ?



Médecine, politique et droit de Claire Crignont-De Oliveira & Marie Gaille-Nikodimov *


« Les fondateurs de l’anatomie, Hérophile et Erasistrate, au IIIe siècle avant notre ère, pratiquaient la vivisection sur les criminels. Le supplice du scalpel faisait partie de leur punition. (…) Voilà au moins une catégorie de personnes dont on pouvait dire que leur corps ne leur appartenait plus. (…) Les enfants sont une autre partie de la population dont les prérogatives en la matière sont pour le moins incertaines (…). Le droit de vie et de mort du pater familias antique, il a fallu attendre le XXe siècle, selon nos auteurs, pour qu’il soit vraiment mis en cause. Il n’était pas possible de reconnaître d’emblée aux enfants un droit de disposer librement de leur corps, dans la mesure où, comme les fous ou les idiots, ils ne possèdent pas pleinement la faculté de raisonner. De fait, ce n’est que très récemment que l’Etat français a reconnu aux mineures le droit de réparer une étourderie de leur petit ami en autorisant la vente libre de la « pilule du lendemain » (…) et en les dispensant de demander à leurs parents l’autorisation d’avorter (juillet 2001). Les « bébés-médicaments » -horresco referens-, pour en venir à eux, ont un statut un peu spécial. Ce sont des enfants dont la naissance, grâce à la technique de fécondation in vitro, permet de soigner d’autres individus, leur embryon étant préalablement sélectionné grâce à un diagnostic préimplantatoire - excusez le jargon. Ainsi en Grande-Bretagne un couple a-t-il été autorisé en 2002 à concevoir un enfant par ce procédé, sa venue au monde permettant de procéder à une greffe de cellule sur l’un de leurs fils atteint d’une forme grave de thalassémie. Quant à l’embryon, nous disent Mmes Crignon-De Oliveira et Gaille-Nikodimov, le législateur français l’a défini comme « un être humain investi d’un droit au respect mais ne bénéficiant pas du droit à la vie ». Qu’en termes choisis est décrite ce que nos auteurs appellent une « solution créative » du droit français ! Encore y a-t-il embryons et embryons. Ainsi, aujourd’hui en Finlande, la recherche sur l’embryon humain est autorisée jusqu’au 14e jour de son développement. Avant cette date, il ne s’agirait que d’un « préembryon » : l’œuf n’est pas encore fixé, se trouve sexuellement indifférencié, dépourvu de système nerveux et peut être « naturellement » éliminé. « Nous savons aujourd’hui, assure Mmes les auteurs, qu’entre le 5e et le 7e jour après la fécondation, les cellules de l’embryon peuvent former tous les types des cellules de l’organisme ». Ils sont devenus, de ce fait, une des matières premières les plus précieuses pour le chercheur et le médecin. Autre distinguo, proposé en 2000 par un comité intitulé « consultatif national d’éthique », les « embryons humains qui ne font plus l’objet d’un projet parental » seraient seuls livrés à la recherche. Toutes ces subtilités seront bientôt balayées. Il faut savoir, en effet, que par le transfert nucléaire, n’importe quelle cellule a une « potentialité embryonnaire ». Dès lors, toute cellule doit avoir le même statut juridique que l’embryon. De deux choses l’une : ou l’embryon a un statut spécifique, et la recherche médicale se heurtera à un obstacle majeur. Ou bien nous n’attachons pas plus d’importance à l’embryon qu’au moindre cheveu coupé en quatre, et alors il est possible de rendre l’embryon « tout à fait disponible pour la recherche ». En vérité, c’est bien à ce résultat que l’on veut aboutir. Pour le dire trivialement, on n’arrête pas le progrès, et toutes ces arguties éthiques et juridiques ne sont que des combats d’arrière-garde hypocrites contre la Science toute puissante. L’appropriation du corps humain par les blouses blanches est pourtant contemporaine de revendications de propriété privée d’un corps, qui, il n’y a pas si longtemps, n’appartenait qu’à Dieu. Tel est le paradoxe de ce livre passionnant et compliqué. « Ceci est mon corps », entend-on dire partout, et j’ai le droit de le tatouer, de le percer, de le transformer, de changer son sexe, de le livrer à tous les plaisirs, de le prostituer, d’en vendre ou d’en louer une partie, de le soumettre volontairement à des expérimentations biomédicales ou d’interdire de le toucher sans mon consentement. Pour finir, je réclame le droit à l’euthanasie. Comme si chacun avait mis au service de ses propres fins la parole de celui qui seul pouvait dire authentiquement : Hoc est enim corpus meum » 29 avril (Le Figaro littéraire)