Souffrance psychiques et évolutions de la psychatrie

mercredi 20 mars 2013


Richard Rechtman - Revue de culture contemporaine - tome 415/4 - octobre 2011 - p. 329


Quelles sont les évolutions de la représentation de la maladie mentale et des préoccupations de la psychiatrie ?


Les objets et les préoccupations de la psychiatrie ont profondément changé par rapport au moment où, par exemple, Michel Foucault écrivait L’Histoire de la folie à l’âge classique. Ce qui mobilise aujourd’hui, aussi bien les professionnels du soin que les acteurs des champs associatif et politique, c’est la souffrance psychique comme indice d’une souffrance injuste. Ce terme d’injustice n’était pas présent jusqu’ici dans le lexique de la psychiatrie. La folie n’était pas une injustice mais une maladie qu’il fallait soigner, dont il fallait éventuellement se méfier, mais qui ne relevait pas des processus sociaux classiques de l’injustice. En ce sens, elle ne disait rien de l’état de la société, si ce n’est à travers la façon dont la société traitait "ses fous". On pouvait donc être ému du sort des malades, on pouvait même juger que la société rendait parfois fou, ou encore déplorer l’exclusion dont les malades étaient victimes, mais la folie restait extérieure à la logique habituelle des rapports sociaux. Même dans les cas où la folie est envisagée comme le produit de causes sociales, elle n’en devient pas pour autant le témoin des injustices sociales. Chez les psychiatres qui vont se battre pour faire reconnaître le statut des malades mentaux, au sortir de la Seconde Guerre mondiale notamment, et qui vont essayer de les défendre contre la société pour leur faire bénéficier d’une forme d’égalité sociale, et bien même là, les souffrances produites par la maladie ne disent rien de l’état de la société. Je m’explique : à cette époque, c’est le sort des malades qui est mobilisé par ceux qui veulent justement transformer le regard de la société sur la folie. Ici, c’est la façon dont vivent les malades dans la société qui est perçue (et encore par quelques-uns seulement) comme injuste. Il devient injuste que la société réserve à ces hommes et ces femmes un sort aussi peu enviable, injuste qu’elle les néglige, voire les maltraite, simplement parce qu’ils sont malades. Le principe d’action repose en quelque sorte sur un registre compassionnel à l’égard de ces malades injustement mis à l’écart. Face à un individu démuni, fragilisé par la maladie, et souvent déjà fragile avant la maladie, l’attitude compassionnelle repose justement sur l’émotion produite par cette souffrance et la nécessité de la soulager. La souffrance des fous est donc reconnue, tout au moins par certains, elle organise même une part du registre compassionnel, mais elle est perçue comme la trace d’une souffrance singulière survenue dans le cours d’un destin individuel.