Vivre l’incarnation, une grammaire de l’humain

mercredi 20 mars 2013


Enzo Bianchi - Revue de culture contemporaine - tome 415/1-2 - juillet 2011 - p. 65


Selon la doctrine patristique de l’incarnation, de la enanthrópesis, Dieu, en Christ, a vécu de l’intérieur l’expérience de l’humain, en accueillant en soi l’altérité de l’homme. Jésus de Nazareth a fait le récit, a expliqué, a rendu visible Dieu dans l’espace de l’humain. Il a donné des sens humains à Dieu, en lui permettant de faire l’expérience du monde et de l’altérité humaine, de même qu’il a permis au monde et à l’homme de faire l’expérience de l’altérité de Dieu. La corporéité est le lieu essentiel de ce récit qui fait de l’humanité de Jésus de Nazareth le sacrement primordial de Dieu. Le langage de Jésus, et en particulier la parole, mais aussi ses sens, ses émotions, ses gestes, ses accolades et ses regards, ses mots pétris de tendresse et ses invectives prophétiques, ses instructions patientes et ses reproches âpres pour les disciples, sa fatigue et sa force, sa faiblesse et ses pleurs, sa joie et son exaltation, ses silences et ses retraites solitaires, ses relations et ses rencontres, sa liberté et sa parresía, sont des lueurs de l’humanité de Jésus que les Évangiles nous font entrevoir à travers la fenêtre à la fois révélatrice et opaque de l’écrit. Ce sont des reflets lumineux qui permettent à l’homme de contempler quelque chose de la lumière divine. L’altérité et la transcendance de Dieu ont été évangélisées par Jésus et traduites en langage et en pratique humains.


La pratique d’humanité de Jésus fait donc le récit de Dieu et ouvre à l’homme un chemin pour aller vers Dieu. En effet, "personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique […] nous l’a dévoilé (exeghésato)" (Jn 1,18) : le verbe exeghéomai comporte tant la signification d’"expliquer", "faire l’exégèse", "raconter", que celle de "guider vers", "conduire à".