La virilité est-elle en crise ?

mercredi 20 mars 2013


Jean-Jacques Courtine - Revue de culture contemporaine - tome 416/2 - février 2012 - p. 175-187


Le point d’interrogation qui accompagne la crise de la virilité attire l’attention sur la fausse évidence d’un sentiment très répandu d’une déchéance de la condition virile. Quels sont dans l’histoire récente les points saillants de l’évolution de la virilité ?


On ne peut pas répondre à la question de la crise de la virilité en se cantonnant uniquement au XXe s., car elle est répétitive au cours de l’histoire. L’idée que les hommes d’aujourd’hui ne seraient plus des hommes, des vrais, comme on dit, et qu’au contraire les hommes d’hier l’auraient été, est récurrente. Je reviendrai sur les causes de cette croyance, qui donne toujours à la virilité cet aspect d’une recherche généalogique. Cela ne signifie pas que la virilité au XXe s. ne soit pas en crise de manière différente de celle dont elle l’a été par le passé. Le travail historique consiste à montrer qu’il existe des transformations dans ce sentiment de crise, même s’il est extraordinairement répétitif. Le XXe s. a été le moment d’une crise endémique de la virilité. Dès la fin du XIXe, on a le sentiment d’une déperdition des énergies viriles, d’une "dégénérescence de la race". Cette période d’incertitude va donner lieu à la montée des nationalismes guerriers, et aboutir à la déflagration de la Première Guerre mondiale. La guerre de 14-18 a été, de ce point de vue, un coup mortel - littéralement - porté à la virilité, car c’est le triomphe de l’acier sur la chair. Or la virilité, parmi ses éléments constitutifs et fondateurs, a sans aucun doute comme test ultime la présence au combat de l’homme viril. Désormais, la guerre n’opère plus sur un champ de bataille plein, avec des soldats en uniformes flamboyants qui chargent face les uns aux autres, ce qui finit dans le corps à corps et l’affrontement guerrier d’homme à homme. On a affaire à quoi ? À des soldats enterrés dans des trous avec les rats, pataugeant dans les boyaux et les ventres ouverts de leurs camarades réduits en bouillie par la mitraille. Le champ de bataille est vide, pilonné d’obus qui sont tirés à 10 ou 15 km de là. Sur le terrain de la virilité guerrière, la défaite du corps masculin s’est jouée à ce moment-là. La guerre de 14-18 correspond à l’entrée de la vulnérabilité masculine dans la culture sensible, avec ses conséquences : la multitude des mutilés, des gazés, des gueules cassées, etc. Il existe bien sûr d’autres facteurs déterminants, comme l’avènement du machinisme : la virilité du travailleur d’usine, l’emploi de la force et de l’adresse mélangées se voit peu à peu remplacé par la mécanisation des tâches, le minutage du travail à la chaîne, entraînant d’autres formes de fatigue… Avec les dépressions économiques telle que celle des années 30, et ses cohortes de chômeurs, un autre des piliers de la virilité s’effrite : la figure du breadwinner, comme on dit en anglais, celui qui rapporte le pain à la maison, l’ouvrier ou le travailleur qui fait vivre la famille. Au début du XXe s, des difficultés particulières sont ainsi apparues sur tous les terrains où la virilité était traditionnellement mesurée. Et, pour finir, dans la seconde partie du siècle, des revendications égalitaires vont pour la première fois se trouver satisfaites, aussi bien du côté de l’égalité entre les sexes, que par le coup d’arrêt mis progressivement à des formes de discrimination visant les hommes jugés moins hommes que les autres, à savoir les homosexuels. Ces différents facteurs font entrer le "modèle archaïque dominant" (Françoise Héritier) dans une zone de turbulences culturelles qu’il n’avait pas connues jusque là. Cela ne signifie pas pour autant que la virilité n’ait pas pu être auparavant en état de crise. Mais cette crise-là est probablement profonde.