La tolérance et le droit à la liberté

mercredi 20 mars 2013


Gaston Piétri - Etudes - Revue de Culture contemporaine - tome 416/2 - février 2012 - p.209-211


La tolérance semble aller de soi. L’intolérance est l’une de ces attitudes qui rencontrent une réprobation quasi spontanée. Mais n’est-ce pas précisé-ment à cause de l’impossibilité d’accepter l’intolérance que l’on crédite globalement la tolérance de quelque vertu ? La remettre en question, ne serait-ce pas faire fi du prix dont la société l’a payée face aux despotismes en tous genres ? Et pourtant il faut oser la remettre en question. Pour une triple raison. La première raison tient au fait que le mot devenu "passe partout" sert souvent à couvrir toutes sortes de démissions devant les difficultés de la recherche du vrai et du bien. La deuxième est que la tolérance conçue comme un idéal est apparue dans un contexte d’hégémonie religieuse qui n’est plus le nôtre en Occident. La troisième raison, de loin la plus essentielle, est que la liberté bien comprise est tout autre chose que la tolérance et en tout cas son indispensable dépassement. La tolérance relève de l’accommodement et non de l’idéal. C’est ainsi que la voit André Comte-Sponville : "on ne peut tolérer, en toute rigueur, que ce qu’on aurait le droit d’empêcher". Accommodement, vertu certes à condition de la considérer comme une "vertu minimale". Au temps de la Révolution française, en plein débat sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, Mirabeau s’est écrié : "je ne suis pas là pour prêcher la tolérance". Et de l’opposer carrément à "la liberté la plus illimitée de religion qui est un droit sacré". La contestation ici va au fond des choses, car Mirabeau s’en prend au refus de "la liberté de penser par cela même qu’elle tolère ce qu’elle pourrait ne pas tolérer". En ce XVIIIe s., où par ailleurs la tolérance est promue avec une exceptionnelle ardeur militante, rarement la marge entre la tolérance et la liberté se sera manifestée d’une manière aussi aiguë. Parce que l’idéal de tolérance a laissé dans l’histoire la marque de l’émancipation délibérée vis-à-vis de toute autorité religieuse, on ne peut s’étonner que le courant intégriste à son tour répudie sans réserve une telle disposition d’esprit. Le motif est exactement à l’inverse de celui proclamé par Mirabeau. En effet, la tolérance n’a pu être que la brèche pernicieuse par laquelle s’est introduit le projet de ruiner, selon une expression du XIXe s., les "droits de la vérité". C’est ce travail de destruction que le concile Vatican II est censé avoir porté à son paroxysme par sa déclaration sur la liberté religieuse ("Dignitatis humanae"). Travail que beaucoup d’autres par contre estiment d’autant plus positif que les affirmations conciliaires, notamment par rapport au droit à la liberté religieuse, ont conduit à un dépassement plutôt qu’à une seule acceptation de la tolérance. Nous en revenons finalement à l’idée simplement exprimée par Comte-Sponville : il y a mieux que la tolérance, c’est le respect. Mais qu’est-ce qui a véritablement droit au respect ? L’erreur et le mal méritent-ils le respect ? La question se posait lorsque, entre catholiques intransigeants et catholiques libéraux, s’échangeaient des arguments où l’enjeu se présentait comme le choix entre des attitudes de refus radical ou bien de l’ordre de la tolérance. La question a évolué en sa forme, elle n’a pas changé strictement en son fond. Les "droits de la vérité" étaient en cause. L’argument classique, face aux défenseurs intraitables de la vérité en son droit exclusif dans l’espace public, consistait à ne retenir d’autres droits que ceux des personnes. L’aspiration à la vérité que porte en lui tout homme, à la mesure de sa droiture, lui fait un devoir de chercher la vérité en tous domaines, et avant toutes choses quant à cet "ultime" qu’est la signification de son destin. S’il est un droit, c’est celui de mener en toute liberté cette quête de la vérité. Il n’est pas question des droits de l’erreur, mais seulement de l’impossibilité pour qui que ce soit d’éviter, dans cette difficile recherche de la vérité, tout risque d’erreur. Si l’affrontement a été durable, et s’il n’a pas encore perdu toute raison d’être, c’est que, laissant les personnes à leurs débats intimes, il paraissait inacceptable à beaucoup que l’erreur trouve sa place sur le terrain de la vie publique. C’est en ces termes précisément que, dans des pays majoritairement et officiellement islamiques, une sorte de logique interne conduit avec plus ou moins de rigueur au régime de la "charia". Dans une perspective quelque peu semblable tel représentant catholique, au cours du débat d’août 1789 sur la Déclaration des droits de l’homme, mettait en avant "la religion de la Patrie" comme unique et obligatoire.