Le dictionnaire du corps

lundi 28 janvier 2013


Bernard Andrieu, Gilles Boëtsch, - CNRS Editions - 2008 - 369 p. *


Un dictionnaire sur le corps constitue un véritable défi scientifique puisqu’il conduit à une relecture puis à une réélaboration des concepts à partir de l’éclatement d’un objet. Cette nouvelle édition, revue et modifiée, d’un Dictionnaire conçu et publié en 2006 par Bernard Andrieu, philosophe et épistémologue du corps, rassemble ici bon nombre de concepts - dans une perspective interdisciplinaire - émanant des acteurs et actrices de la recherche en sciences humaines et sociales mais aussi appartenant au domaine des sciences biologiques et médicales. Cette nouvelle édition comprend 200 articles émanant de 180 chercheur(se)s.


La multiplication des travaux sur le corps envahit toutes les disciplines : nous avons inventorié, rien qu’en France, plus huit cents thèses sur le corps depuis 1971, soixante laboratoires ou équipes qui travaillent plus ou moins directement sur le corps, une dizaine de collections publiant des ouvrages sur le corps, une vingtaine de séminaires, une revue interdisciplinaire sur le Corps, un "blog du corps", un corpus thématique international inventoriant à ce jour plus de 1 000 items pour 100000 références.


Le présent travail s’inscrit dans le projet scientifique du GDR 2322, réseau de chercheurs travaillant sur les représentations et les constructions sociales du corps. L’originalité de ce groupe consiste à conjuguer des approches spécifiques du corps avec une volonté de connaître transdisciplinaire. Il s’articule autour de trois axes principaux (l’atteinte, l’exhibition et la norme) et s’interroge sur la nature et la réalité des index du corps, sur l’histoire de sa construction et ses manipulations, sur la logique de ses représentations.


Le corps humain ne saurait se présenter à nous seulement comme un organisme physiologique animal, ce à quoi la génétique et la biologie contemporaines tentent de le réduire. La perspective phénoménologique a éclairé la nature complexe des rapports entre le sujet et son corps, lui-même finalement plus sujet qu’objet. Il est le point d’ancrage de notre rapport au monde, aux autres, à nous-mêmes, un noyau de représentations.


Face à ce qui est compris comme un individualisme plutôt que comme un mode de subjectivation, les moralistes, comme le dénonçait déjà Nietzsche, ont pris le corps comme un objet moral en dénonçant justement les dérives violentes de ce qui serait la libération des moeurs, la perte de repères et l’instrumentalisation d’autrui. Le droit imprescriptible de la femme, du prisonnier, du sans abri, de l’immigré, de l’enfant... à disposer librement et volontairement de leur propre corps est bafoué par la violence, le viol, le harcèlement, l’esclavage... La lutte politique contre cet individualisme produit de nouvelles législations (contre la pédophilie, le harcèlement, les immigrés, la prostitution) et engendre des positions morales. Le corps est devenu un enjeu moral et politique tant du côté des moralistes qui souhaitent conserver le corps dans le giron de l’âme que du côté des "corporistes" qui engagent la construction de l’identité dans la modification même de la matière corporelle. Les moralistes font de la personne l’unité substantielle et indivisible hors de laquelle le corps n’aurait aucune autonomie : le sujet doit maîtriser et consentir à tous les usages de son corps, faute de quoi il perdrait toute légitimité transcendantale et morale à diriger le sens de son existence. Il faudrait combattre tout abandon de souveraineté corporelle comme un assujettissement, une aliénation, une dépendance ou une instrumentalisation.