Faire naître



André-Robert Chancholle et Michel Nodé-Langlois - Artège - 2009 - 377 p. *


"De la conception à la naissance, l’art au service de la nature ?" L’ambition de cet ouvrage collectif est de dresser un état des lieux des nouvelles questions que posent les avancées technologiques autour de la conception et de la naissance, et d’y apporter des éléments de réponse. André-Robert Chancholle, chirurgien, et Michel Nodé-Langlois, professeur de philosophie, ont rassemblé une quinzaine d’auteurs : dans une première partie, des praticiens de la médecine (médecins, infirmière, biologiste et généticien) exposent leurs problèmes quotidiens, et dans une seconde partie des « praticiens de la réflexion » (philosophes, juristes, politiques et religieux) s’efforcent d’en éclairer les enjeux.


Si le livre est intéressant et instructif par la diversité des points de vue qu’il regroupe, il y manque une dimension ouvertement morale.


Échographie, diagnostic prénatal, assistance médicale à la procréation, interruption de grossesse, interventions chirurgicales in utero : autant de sujets abordés par des professionnels livrant avec simplicité le quotidien de leur pratique et de leurs réflexions. Cette partie est intéressante non seulement parce qu’on y apprend beaucoup sur les techniques médicales, mais parce qu’on y côtoie virtuellement tous ces patients qui se présentent avec leurs interrogations, leurs angoisses, leurs doutes ou leurs certitudes.


Qu’est-ce que la normalité ? Dans quelle mesure le risque de malformation est-il acceptable ? Comment apprécier la gravité d’une maladie ? Ces questions auxquelles les médecins sont confrontés en première ligne intéressent chacun de nous en nous rejoignant dans la profondeur de notre humanité.


Tous les témoignages évoquent in fine, explicitement ou non, la question de l’existence d’une loi naturelle qui prendrait appui sur la raison commune à tous les êtres humains (et non sur des convictions particulières) ; c’est l’objet philosophique de la seconde partie de l’ouvrage. L’article de Sarah Carvallo "Le fœtus est-il mon semblable ?" est particulièrement intéressant par la nouveauté des perspectives qu’il apporte.


On y compare tout d’abord la situation des embryons aujourd’hui à celle des Indiens du Nouveau Monde au XVIe s. : les colons ont reconnu en eux des êtres humains mais se sont interrogés sur leur statut de personnes (sujets de droit).


Puis on y met en perspective le traitement juridique de l’avortement avec celui de la sorcellerie au XVIe s. et celui de la peine de mort au XXe : en y exposant des contradictions internes au droit, on cesse de « cantonner » le débat sur l’avortement dans le domaine éthique pour le replacer au coeur de la question de la justice sociale.


Une impasse ? Si instructifs que soient les autres chapitres sur l’existence juridique du fœtus, le processus d’élaboration des lois en matière de politique périnatale, ou la conception de la loi naturelle dans les trois religions monothéistes, on peut sans doute regretter que la simple juxtaposition des exposés, sans direction claire, puisse finalement mener le lecteur pour ainsi dire partout ou nulle part.


En effet, le parti-pris « réaliste et pluraliste » du livre est à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force parce qu’il réunit des témoignages et des commentaires très variés qui peuvent nourrir la réflexion d’un lecteur averti ; sa faiblesse parce que l’ensemble manque peut-être finalement de cohérence et de perspective morale, et s’avère inapproprié pour un néophyte.


Ce n’est pas une lecture à proprement parler "édifiante", au sens où elle ne s’élève pas beaucoup au-dessus des constats et des questionnements, si intéressants soient-ils par ailleurs. Si le premier objectif du livre - dresser un état des lieux des nouveaux enjeux - est sans conteste atteint, ce n’est en revanche pas forcément le cas du second - apporter des éléments de réponse. Peut-être manque-t-il une parole résolument morale : où est le bien, où est le mal ?


Une des contributions est même tout à fait choquante dans la façon qu’a l’auteur de faire purement abstraction de la morale ; le docteur Thévenot (dans "Le diagnostic prénatal en France en 2009") y relate un avortement qu’il a lui-même proposé et pratiqué, suite au dépistage d’une trisomie 21, et fait part de ses états d’âme en tant que praticien.


Il se plaint de "subir la loi" alors même que l’objection de conscience existe dans notre pays ; et il écrit "Au-delà de la religion et de ses certitudes, au-delà des tables de la loi humaine, quelle voie faut-il choisir... etc. ?" Mais pourquoi cet "au-delà", comme si la morale n’avait pas assez de réponses à apporter ? Ne complique-t-on pas le problème pour éviter de le résoudre ? Attitude qui permet de rester dans un (confortable ?) « cas de conscience » permanent.


La bioéthique apparaît souvent comme un sujet extrêmement compliqué, un sujet sur lequel on ne peut pas avoir d’avis si l’on n’est pas suffisamment "formé" ; or assurément, il faut se former pour comprendre les enjeux, pour savoir de quoi on parle en profondeur, mais néanmoins tout le monde, en vertu justement de la loi naturelle inscrite au plus profond de son cœur, est capable de se prononcer pour ou contre telle pratique ; il n’est pas nécessaire de compliquer le sujet à l’envi... Choisir le bien est souvent très simple, malgré ce que veut nous faire croire le prince de ce monde. L’intention - louable - des auteurs de ne pas faire apparaître leurs convictions particulières n’était pas incompatible avec un engagement moral qui aurait sans doute donné plus de consistance à l’ouvrage. Celui-ci aurait gagné en intérêt, dans notre société qui a plus soif de vérité que de science. Car si la lecture a le mérite de nous donner la mesure de l’immense complexité (technique et philosophique) du sujet, il est regrettable que cette complexité en vienne à voiler la simplicité lumineuse du Bien. Anne-Laure Le Borgne.