Union conjugale et procréation



Par Olivier Bonnewijn


Edité par le groupe de travail des évêques de France sur la bioéthique. Le jeudi 07 mai 2009


Olivier Bonnewijn, avr. 2009 De nombreux couples sont éprouvés par le fait de ne pouvoir concevoir un enfant. A travers plusieurs billets, Olivier Bonnewijn, prêtre du diocèse de Malines-Bruxelles et professeur d’éthique à l’Institut Théologique de Bruxelles, apporte un éclairage sur ce que dit l’Eglise sur le recours aux techniques de production d’embryons humains. Notre réflexion de la semaine dernière se concluait par une affirmation délicate qu’il nous faut à présent considérer avec attention : "La procréation d’une personne humaine doit être poursuivie comme le fruit de l’acte conjugal spécifique de l’amour des époux" (1). Qu’est-ce que cela signifie : L’union conjugale possède une beauté, une lumière, une valeur et une signification infinies. Parmi ses fruits, il en est un de particulièrement prodigieux : la procréation d’une nouvelle personne. "Tandis qu’ils se donnent l’un à l’autre, les époux donnent au-delà d’eux-mêmes un être réel, l’enfant (2). "L’acte par lequel les conjoints mettent en œuvre les conditions pour qu’une nouvelle personne existe est le seul et même acte par lequel ils se témoignent réciproquement de leur amour et de leur don" (3).


Beaucoup, me semble-t-il, perçoivent la bonté et la vérité de cette affirmation. Beaucoup saisissent que la communion intime des époux dans l’amour et la tendresse convient magnifiquement à ce qu’est un enfant et à ce qu’il est appelé à devenir ; un être de communion, d’amour et de tendresse.


Une difficulté, une incompréhension, une révolte même, peuvent apparaître lorsque cette communion corporelle n’est pas possible ou qu’elle est marquée par la stérilité. Que faire ?


Recours aux soins.
Les couples affrontés à une telle difficulté se tournent en général vers un médecin. Ce dernier fait tout ce qui est en son pouvoir pour soigner les causes de la stérilité, ou parfois tout simplement pour aider ces couples à prendre patience. Dans certains cas cependant, les conseils ou les soins s’avèrent inefficaces. N’y aurait-il pas un autre moyen pour obtenir malgré tout l’enfant tant désiré ?


Recours à la production d’embryons humains.
Certains couples se tournent alors vers ce qui est communément désigné par l’expression "procréations médicalement assistées". Ils apportent à des techniciens de la vie du matériel génétique, du matériel idéologique ; un projet parental et de l’argent. Ils chargent des gens de laboratoire de réaliser ce qu’eux-mêmes n’arrivent pas à accomplir : la procréation de leur enfant. Nous sommes ici dans une toute autre logique que celle des soins ou de l’assistance médicale. Des procédures techniques prennent la place de la rencontre amoureuse des époux pour tenter de donner la vie. Une blessure qui peine à se dire. Même si les conjoints n’osent pas toujours se le dire à eux-mêmes, cette substitution les blesse profondément. Leur intimité conjugale leur est en quelque sorte confisquée pour un temps. Leur paternité et leur maternité sont "transférées" à des hommes et des femmes en blouse blanche. Bien sûr, l’enfant qui en résultera - si l’opération réussit - fera leur joie et, comme tout enfant, les comblera au-delà de leur désir et de leur imagination.


Il n’en reste pas moins vrai que le moment de la conception de cet enfant est objectivement marqué par une certaine violence pour le couple. Et pour l’enfant ? En outre, les époux perçoivent de façon plus ou moins vive qu’une telle conception "artificielle" n’est pas "idéale" pour le petit enfant lui-même. Bien évidemment, cela ne signifie nullement que la vie de celui-ci ne possède pas exactement la même grandeur, la même bonté, la même dignité et la même vocation que la vie de tous les autres enfants. Mais à l’origine même de sa vie conçue par des scientifiques, il y a comme un manque, une blessure.


Comment évaluer ce processus ou cette démarche d’un point de vue éthique ? Telle est la question que nous sommes alors amenés à nous poser : le recours aux techniques de production d’embryons humains est-il juste d’un point de vue éthique ?


Bien évidemment, il ne s’agit nullement de juger ou de condamner quiconque ! Les désirs et les intentions des époux - comme aussi ceux du personnel médical - peuvent être admirables, généreux, nobles, parfois très intenses. Les souffrances endurées sont généralement très aigües. Mais les moyens en lesquels ils se confient sont-ils objectivement appropriés ?


Les techniques de production d’embryons humains en général. C’est ici qu’apparaît une divergence majeure entre le discernement de l’Eglise et celui d’une partie importante de la culture occidentale actuelle. Selon le discernement de l’Eglise en effet, le seul qui convient à la conception d’une nouvelle personne humaine est la donation amoureuse réciproque des époux dans la totalité de ce qu’ils sont, corps et âmes. La relation conjugale est en quelque sorte "déléguable", non substituable, incontournable, indépassable. Soigner celle-ci dans la mesure du possible, mille fois "oui" ! La remplacer, "non", même si une telle opération est matériellement réalisable. La procréation d’une nouvelle personne ne peut se passer de la donation corporelle et réciproque des époux dans l’amour. "La procréation d’une personne humaine doit être poursuivie comme le fruit de l’acte conjugal spécifique de l’amour des époux." (1)


Cette insuffisance sur le plan éthique redouble lorsque le matériel génétique est apporté en partie ou en totalité par quelqu’un d’extérieur au couple. On parle alors de fécondation artificielle "hétérologue". Dans ce cas, un donneur étranger fait intrusion - de façon anonyme ou non - dans l’intimité du couple et de l’enfant en constitution, intimité déjà fortement mise à l’épreuve par les interventions des techniciens de la vie.


Quid des embryons non sélectionnés ? De facto, ces techniques passent par des étapes de réalisation de plusieurs embryons, de tests et de sélections, de congélation des embryons surnuméraires et de "réduction embryonnaire" en cours de grossesse. A elles seules, ces pratiques suffisent à rendre illicite le recours aux techniques de fécondation artificielle. Mais, comme nous avons tenté de le montrer, la raison principale du discernement est ailleurs. Voilà pourquoi le recours aux PEH demeurerait moralement inappropriée même si la technique utilisée n’impliquait aucune maltraitance, aucun abandon ou aucune destruction d’embryons.


A la différence des soins thérapeutiques, les techniques de production d’embryons humains sont donc illicites d’un point de vue éthique, y compris comme "dernier recours". D’autres chemins peuvent s’ouvrir à ceux et à celles qui souffrent de ne pas être en mesure de mettre au monde des enfants. De façon déconcertante, ces couples sont invités à vivre eux aussi une réelle expérience de fécondité sous une autre forme. A certains, ce discernement peut sembler sévère. Il ne juge ou ne condamne cependant personne. Il témoigne d’abord et avant tout de la grandeur, de la beauté, de la spécificité de la vie humaine et de sa transmission."


Olivier Bonnewijn, prêtre du diocèse de Malines-Bruxelles, est professeur d’éthique à l’Institut Théologique de Bruxelles. (auteur d’Ethique sexuelle et familiale aux éditions de l’Emmanuel)"


(1) CONGRÉGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Instruction "Donum vitae" sur le respect de la vie humaine naissante et la dignité de la procréation. Réponses à quelques questions d’actualité - 1987 - in Documentation catholique 84 (1987), II-B-4. Ce discernement est repris 21 ans plus tard par cette même congrégation dans son instruction "Dignitas Personae" sur certaines questions de bioéthique, coéd. Bayard-Cerf-Fleurus-Mame - Paris - 2008 - n°12.


(2) JEAN-PAUL II - Exhortation post synodale Familiaris consortio - 1981 - n°14.


(3) D. TETTAMANZI - Donner la vie : à quel prix ? - Ed. Salvator - Paris -2004 - p.121.