Peut-on parler d’une "dignité" du corps ?



La révision des lois de bioéthique à venir va concerner l’embryon, dans son statut, dans la possibilité d’en disposer à des fins thérapeutiques ou de recherche fondamentale. Quel regard pouvons-nous porter sur ce qu’il est ? Faut-il réduire son existence au « projet parental » qui lui a donné la vie ou lui appliquer le principe d’indisponibilité propre à toute personne humaine ? La révision des lois de bioéthique à venir va concerner l’embryon, dans son statut, dans la possibilité d’en disposer à des fins thérapeutiques ou de recherche fondamentale. Quel regard pouvons-nous porter sur ce qu’il est ? Faut-il réduire son existence au « projet parental » qui lui a donné la vie ou lui appliquer le principe d’indisponibilité propre à toute personne humaine ?


Le respect du corps dérive du respect que nous avons pour la personne.


Il y a un lien si étroit entre le respect dû à la personne et le respect que l’on porte à son corps, que l’on ne regarde pas un cadavre comme une vulgaire chose. Devant une « dépouille mortelle », il est d’usage de s’incliner, ou de témoigner d’une manière ou d’une autre que ce corps, qui n’est plus une personne, n’est pas une chose dont on peut disposer à sa guise comme d’une chose. Cela témoigne de la conscience que nous avons que le respect du corps, même lorsqu’il n’est plus un corps vivant, dérive du respect que nous avons pour la personne. Et cependant, en toute rigueur de termes, ce que nous nommons ici corps n’est pas un corps, mais un ensemble d’éléments qui ont constitué un corps et qui, désormais, se décompose. Ce qui « com-posait », ce qui maintenait ensemble ces divers éléments du corps n’est plus.


Le même principe qui faisait de ce corps un corps est aussi ce qui en faisait un corps vivant.


Ce corps, en effet, a été celui d’une personne. Il serait donc tout aussi juste de dire : ce corps a été une personne, alors qu’il était vivant. Maintenant qu’il n’est plus vivant, il n’est plus ni un corps, ni un corps vivant, ni une personne. Dès lors donc que nous sommes en présence d’un corps vivant humain, nous ne pouvons qu’avoir pour lui le respect dû à une personne. De même que nous n’avons pas deux morts, l’une par laquelle nous ne sommes plus vivant, et l’autre par laquelle nous cesserions d’être un corps, nous ne sommes pas d’abord un corps qui recevrait ensuite la vie. Le premier instant de l’existence de notre corps est donc aussi le premier instant de l’existence de notre vie, et donc le premier instant de l’existence de celui ou celle que nous sommes. A cet instant, tout ce que la nature doit à notre être est présent.


Le premier instant de l’existence de notre corps est aussi le premier instant de l’existence de notre vie.


Il en résulte au moins deux choses. La première est que nous ne pouvons pas dissocier le respect que nous avons pour le corps de celui que nous avons pour la personne. Respecter le corps d’autrui, c’est renoncer à se l’approprier, parce que chacun non seulement a un corps, mais aussi est ce corps qu’il a. C’est le sens profond de la pudeur : il ne s’agit pas de cacher le corps parce qu’il serait mauvais, mais de le protéger du regard ou de l’action qui réduirait ce corps au rang d’objet. Le corps humain est le corps d’un sujet. La seconde est que la question de savoir si l’embryon est une personne, pour utile qu’elle soit, n’est peut-être pas première. Il suffit de le reconnaître comme étant un corps humain vivant, animé d’une vie qui lui est propre, pour admettre la nécessité de le respecter comme s’il était une personne, c’est-à-dire de renoncer à en disposer comme d’une chose. Nulle personne ne va venir s’incarner dans ce corps embryonnaire. Celui-ci est déjà qui il sera. Ainsi, être un vivant de notre espèce, ou avoir été le corps d’un tel vivant, fonde certainement la dignité du corps humain.


Pascal Jacob, professeur de philosophie, marié et père de six enfants, enseigne l’Ethique en Faculté.